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Le 23/03/2020 à 14h

"Il n'y pas aujourd'hui de raisons d'arrêter les consultations d'opérateurs" Thierry Lajoie

"Nous sommes au travail", explique le directeur général de Grand Paris Aménagement qui détaille l'organisation qui le permet. Pour lui, la crise confirmera ou infirmera les façons de penser la ville - "plus la crise est grave plus le mouvement est brutal". "La pensée et la fabrication de la ville sont en transition", rappelle-t-il, convaincu que "système urbain et système humain sont devenus matriciels", lui qui milite pour "la ville complète".
Propos recueillis par Rémi Cambau

"Il n'y pas aujourd'hui de raisons d'arrêter les consultations d'opérateurs" Thierry Lajoie

Comment s'organise un établissement public d'aménagement de l'Etat dans un contexte d'épidémie de Covid-19 ?

Nous sommes au travail. Ce mardi 17 mars, la totalité des 220 salariés de Grand Paris Aménagement est en télétravail. Tous les postes sont concernés, opérationnels et fonctionnels, opérationnels du foncier, de l'aménagement, de la construction ou de l'habitat, les juristes, les comptables, les communicants.

Nous avons conclu en 2019 un accord d'entreprise avec les syndicats de salariés, accord qui dit dans quels cas et dans quelles conditions le télétravail peut être pratiqué, et dans quels cas il peut être étendu et renforcé, en cas d'incidents. Et la situation sanitaire en est un.
Hors temps de crise, 48 salariés pratiquent en moyenne le télétravail, chez eux ou dans un site déporté de GPA. Les outils sont éprouvés, et les dispositifs contractuels et de process sont en place. Nous avons de plus testé le dispositif exceptionnel pendant la période de grèves de transport en fin d'année. Nous avons étendu le télétravail, conformément aux accords d'entreprise, et nous sommes parvenus à maintenir l'activité.
L'accord prévoit que le télétravail habituel en période courante s'effectue à la résidence principale, ou dans un site déporté de l'établissement public. En version renforcée, le télétravail est possible ailleurs, du moment que le lieu de résidence et de travail est déclaré.
Nous n'avons donc pas eu de difficultés à suivre, et même à anticiper les dispositions prises par le gouvernement en matière de confinement de la population, avec le souci de maintenir l'activité économique.

Comment fonctionne la direction ?

Nous avons tenu ce matin la réunion de comité exécutif à 9h30. Elle était hebdomadaire, elle est désormais quotidienne. Thierry Febvay et Damien Robert directeurs généraux délégués, Soraya Hamrioui directrice adjointe à l'aménagement, Matey Karassimeonov directeur de cabinet, Bénédicte Barbet cheffe de cabinet, Géraldine Ajax directrice innovation-communication, en visio-conférence ont fait le point sur le fonctionnement et l'ensemble des dossiers. Un comité social et économique se réunira jeudi en salle virtuelle également.

Nous avons donc maintenu les réunions de commissions d'appel d'offres pour attribuer les marchés. Le comité de ditection fonctionne normalement. Les outils ne manquent pas : téléphone, mail, visioconférence... Bref, l'établissement fonctionne, même si parfois en mode dégradé, mais avec une bienveillance particulière pour les salariés en garde d'enfants, et pour certains qui ont choisi de rejoindre la province.
Des réunions nombreuses s'organisent, par exemple cette semaine sur le sujet de Grand Paris Aménagement comme co-promoteur...

"Pour le moment, les chantiers suivent leur cours. Si une entreprise devait nous informer qu'elle prend des mesures de chômage technique, nous passerions en mode gardiennage et sécurité. Nous sommes à l'écoute"

Comment suivre les opérations d'aménagement ?

Les réunions ont lieu aussi avec nos partenaires. En externe, elles ont commencé dès cette semaine avec les collectivités dont les conseils ont été élus dès le premier tour. Par exemple, nous avons travaillé avec Chambourcy, un projet bien engagé, ou Livry Gargan, où une future opération d'intérêt métropolitain donnera lieu à une prise d'initiative de Grand Paris Aménagement.

Mais sur deux sujets les choses sont plus complexes. D'abord, les chantiers. Pour le moment, ils suivent leur cours, mais nous écoutons ce que les entreprises nous disent. Nous ne donnons pas de consignes. Pour nous le travail continue, puisqu'on est dans le cas de figure où le télétravail n'est pas possible. Si l'entreprise le peut, nous nous organisons pour que les travaux continuent. Si une entreprise devait en venir à nous informer qu'elle prend des mesures de chômage technique, alors nous passerons en mode gardiennage et sécurité. Mais nous n'avons pas eu d'alerte pour le moment.

Autre sujet : l'équilibre entre recettes et dépenses. Nous avons encore des signatures d'actes envisagées, et nous avons adopté un process avec les notaires pour les adopter. Dans l'immobilier, l'habitude est de discuter jusqu'au jour de la signature la dernière virgule. Nous essayons de convaincre nos partenaires plus en amont dans la discussion pour aller le plus loin possible dans la mise au point de la promesse ou de l'acte.

Dernier écueil : la signature dématérialisée chez le notaire suppose encore un présentiel. Nous-même avons en continu un système de e-parapheur auquel l'ensemble des salariés habilités à signer ont accès avec une clé de signature électronique. Je peux signer tout acte et toute promesse. Mais la limite est côté notaires, qui requièrent encore le présentiel.

Cadre de Ville a publié un article sur une de vos opérations à Epinay-sur-Orge (> Lire ici) dont le calendrier est précis pour les deux années 2020 et 2021. Pensez-vous de façon générale pouvoir tenir les phasages fixés à ce jour ?

A ce jour, nous ne sommes pas dans la situation où des promoteurs nous demanderaient de différer des appels de fonds. Mais notre opinion est que, tant que l'Etat ne donne pas d'instructions, c'est le droit qui s'applique, donc les engagements sont dus. Cependant, nous serons extrêmement attentifs à ce que les petites structures bénéficient de délais aménagés si nécessaire, et soient réglés vite par nos soins.
On ne nous a pas encore demandé un délai, ou des paiements plus rapides, mais nous nous y préparons. Il est tout à fait possible que nous devions adapter des calendriers de commercialisations et de cessions.
Le risque sanitaire de la situation actuelle porte un risque de récession, qui peut suffire à entamer la confiance, et entamer les décisions. Mais à côté de cela, il y a de la droit. Dans l'ordre.
En droit, la possibilité est toujours là de continuer à commercialiser. Rien n'interdit d'acheter, de vendre et de se déplacer pour acheter ou pour vendre - qu'on soit particulier, entreprise, ou investisseur. La pratique va permettre de s'adapter.
Nous verrons ce que nos amis promoteurs et bailleurs nous disent, mais il n'y a pas aujourd'hui de raisons de surseoir au lancement de consultations et d'appels à projets. Nous restons à l'écoute. Dès lors que des décisions ne sont pas exorbitantes du droit, nous accompagnerons les demandes d'adaptation.

'La densité n'est pas la mère de cette épidémie, mais je n'ai jamais pensé qu'il y avait les métropoles d'un côté, et les autres. Notre système humain et notre système urbain sont devenus matriciels'

Cadre de Ville a publié un premier article relayant les premières réflexions d'urbanistes et de chercheurs sur les leçons de l'épidémie de Covid-19. Pensez-vous que cette pandémie éclaire d'un jour nouveau nos organisations urbaines ? Et si oui comment ?

Lire ici l'article

Je pense que de chaque crise on tire des enseignements qui confirment des systèmes, et qui en infirment d'autres. Et, plus la crise est grave, plus les confirmations et infirmations sont brutales.
Je crois, et cela ne date pas de cette crise, que la pensée et la fabrication de la ville sont en transition, aussi bien climatique, que numérique, que sanitaire. Je crains que nous soyons très exactement dans ce mouvement de transition de l'urbain. Il ne faut pas être trop rapide à en tirer des conclusions.
Oui, il est vrai que ce virus n'est pas arrivé par les métropoles et les zones denses, mais il les met en danger, là où les hommes sont concentrés. il faudra faire le tri des événements, mais la source de la crise sanitaire n'est pas en zone dense, et sa propagation n'est pas là où la population est concentrée. La densité n'est pas la mère de cette épidémie.
Ne devons-nous pas revoir nos modèles, nos grilles d'analyse de l'urbanisation ?
Je n'ai jamais pensé qu'il y avait les métropoles d'un côté, et les autres. C'est pourquoi je suis attaché à la dimension régionale de Grand Paris Aménagement, qui permet de travailler ensemble les mises en réseau du fait métropolitain, donc la mise en réseau des zones denses et des zones péri-urbaines, rurales, naturelles, les zones tendues et les zones détendues. La métropolisation c'est la mise en réseau qui doit couturer les "hinterlands" pour que les "hinterlands" ne soient pas servants, pour qu'ils ne soient pas des "hinterlands" en fait, car ils ne le sont pas - ils sont eux-mêmes des centralités, que tout le monde n'accepte pas de voir. Un bon système métropolitain est pensé avec ce qu'on appelait les "hinterlands". Nous militons pour cela depuis des années.
C'est une raison pour laquelle nous sommes très attentifs à la croissance de la zone dense car l'emploi doit être d'abord là. La création de valeur se fabrique quand même par le foisonnement physique des réseaux et des parties prenantes. On en est encore là. La proximité physique est encore pertinente, malgré une économie plus servicielle.
Mais cela fait partie des systèmes interrogés. Il y aura des zones de débat.
Notre système urbain et notre système humain sont devenus matriciels. Les imbrications entre zones urbaines de toutes natures en font partie. Certains pouvaient penser ou plaider que le monde d'aujourd'hui était une coexistence entre des mondes distincts. Je n'ai jamais pensé cela. Ce monde est fait de réseaux qui ont leurs forces et leurs faiblesses.
Certains disent que l'isolement géographique dans le monde d'aujourd'hui est source de paupérisation et de faiblesse. Mais si c'est vrai dans le péri-urbain ou en zone rurale, quand on doit prendre sa voiture et que les services se raréfient, c'est aussi vrai en zones denses. L'isolement y existe autant, et la fragilité, la dureté. Pourquoi opposer une dureté à une autre ? Dans chaque monde il y a des plus faibles et des plus fragiles qui ont besoin d'être inclus.

Faut-il structurer plus fortement cette matrice urbaine et humaine ?

C'est la question posée dans la période que j'appelle celle de la ville en transition, dans laquelle l'approche doit être plurielle, et ne pas se focaliser sur un aspect ou l'autre : et le numérique, et le climat, et les mobilités, et la question sociale, et les services doivent y trouver leur place sans rentrer en contradiction. C'est ce que j'ai appelé "la ville complète", un sujet que j'ai depuis longtemps essayé de faire émerger. Je ne me résous pas à cet héritage français du zonage, enfant du Mouvement Moderne et de Le Corbusier : à chacun son territoire et cela se transforme en assignation.
Tout cela est entré en transition et il faudra du débat. Car le mouvement de concentration urbaine a créé des phénomènes de bascule, mais aussi des difficultés de lecture.

Propos recueillis par Rémi Cambau, Rédacteur en chef de Cadre de Villes
Article publié le 17 Mars 2020 sur Cadredeville.com

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