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Le 24/11/2020 à 16h

La Ville de Paris veut mettre à jour et clarifier l'esthétique des espaces publics

Dans ce nouveau mandat qui s'ouvre, "nous ressentons le besoin, pour faire face aux nouveaux enjeux des usages de la ville, de réfléchir sur ce sujet du design urbain dans sa dimension d'espace public", explique Emmanuel Grégoire. Il inscrit son action dans la longue tradition parisienne du débat autour de ce que doit être l'esthétique des places, des rues et des jardins parisiens.

La Ville de Paris veut mettre à jour et clarifier l'esthétique des espaces publics

Place donc au retour de l'usage des référentiels de design pour les différents objets existants et à venir, et à un grand écart subtil entre respect du cachet patrimonial si particulier de la capitale et maintien de la main tendue aux nouveaux usages et aux initiatives des habitants.

Emmanuel Grégoire le reconnaît dans un euphémisme : la cohérence du mobilier urbain parisien "a été un tout petit peu perturbée ces dernières années". Il en a conscience, les Parisiens s'interrogent sur l'espace public en pleine mutation, avec des usages qui évoluent continuellement, et qui finissent par brouiller la grammaire du paysage urbain parisien, issu d'un long héritage, haussmannien notamment. Un héritage très codifié qui n'a plus été la seule boussole des choix à opérer sur le mobilier de l'espace public - les usages ont notamment primé lors de la première mandature d'Anne Hidalgo et de l'ère de Jean-Louis Missika, son adjoint à l'urbanisme d'alors.

La commission disparue du mobilier urbain

Il s'agit donc, pour la deuxième mandature d'Anne Hidalgo, "d'honorer l'héritage, de le préserver, tout en réfléchissant à son évolution". Officiellement, ce n'est "pas un changement" d'approche, défend Emmanuel Grégoire, la mairie n'ayant "jamais renoncé au référentiel haussmannien", bien qu'elle se soit engagée dans "l'innovation au titre des usages".

Faire la synthèse entre approche globale et respectueuse du patrimoine, et besoin de s'adapter constamment

Mais c'est bien une nouvelle page qui s'ouvre, tentant de faire la synthèse entre une approche avant tout patrimoniale et le besoin de réponses rapides, d'adéquation aux enjeux contemporains en matière d'usages de l'espace public, avec notamment de "nouvelles typologies d'aménagement" à faire émerger en matière de voirie notamment - tels que les pistes cyclables à pérenniser ou encore les couloirs de bus à identifier.
L'équation est complexe et la ligne de crête étroite. L'élu - qui publie une note pour la Fondation Jean Jaurès "Pour une nouvelle esthétique parisienne" - se doute qu'il ne pourra faire l'impasse sur la "grande tradition des polémiques esthétiques" autour du patrimoine et de l'innovation. Souvenons-nous, entre autres, de la querelle autour du chantier de reconversion de la Samaritaine au milieu des années 2010. Certaines voies, dans "leur radicalité esthétique", ont fini par largement séduire, d'autres n'ont jamais fonctionné, rappelle-t-il, évoquant des "aventures hasardeuses" et de « l’audace » parfois récompensée.

Un Manifeste à co-élaborer sur un an

L'option retenue par l'exécutif parisien ce vendredi 20 novembre 2020 est donc de décider... de ne pas décider tout de suite du sort des pieds d'arbres et des pistes cyclables, et de prendre le temps de requestionner le référentiel issu du travail d'Haussmann et d'Alphand. Il se donne un an, jusqu'à fin 2021, pour faire aboutir son "Manifeste pour une nouvelle esthétique parisienne", après une série d'actions de plusieurs ordres.

A compter de janvier prochain, la Ville va notamment lancer ce qu'elle nomme des "mini-concours" auprès de designers et d'architectes sur des objets "totémiques" de l'espace public - Anne Hidalgo doit d'ici "quelques semaines" en livrer la liste. Karen Taïeb, élue en charge du patrimoine et de l'histoire de Paris, évoquait vendredi par exemple les "fontaines à boire" qui pourraient devenir un nouveau mobilier susceptible de répondre aux enjeux d'adaptation au réchauffement climatique. Des fontaines qui ne concurrenceraient pas les "fontaines Wallace", points d’eau potable publics présents dans plusieurs villes dans le monde et imaginées par Charles-Auguste Lebourg il y a bientôt 150 ans. Les résultats de ces mini-concours seront annoncés en juin.

Une consultation des Parisiens

La Ville, dans le même temps, va engager une consultation des Parisiens. Dans 17 "quartiers" (les arrondissements), les habitants seront sondés sur la question de l'esthétique. Parallèlement, la municipalité va ouvrir une "boîte à idées" et organiser des promenades pour réfléchir notamment au désencombrement du mobilier urbain. Car pour le premier adjoint à l'urbanisme, le mécontentement exprimé par certains habitants à propos de la "laideur" des boîtes à vélo et autres pieds d'arbres hirsutes, correspond plutôt finalement à une plainte contre "l'encombrement" des espaces publics.

Tous les objets urbains - des panneaux de signalisation en passant par les trottinettes - se sont multipliés ces dernières années et ont été traités de manière hétérogène selon les lieux et les acteurs, au gré des interventions de la Ville et des concessionnaires avec qui elle passe des contrats (de JC Decaux en passant par La Poste ou EDF). L'heure est avant tout au rangement du trottoir.

Quid du patrimoine existant et mal entretenu ? Emmanuel Grégoire reconnaît que mieux entretenir le mobilier urbain existant est un enjeu important pour la suite, malgré le contexte de finances publiques contraint, et entend voir durcies les règles d'entretien pour les tiers et clarifiées celles pour l'administration. Mais, là encore, le meilleur moyen est selon lui déjà de supprimer du mobilier, de le dédensifier, pour éviter aussi qu'il ne soit dégradé.

Pas de grand concours

Pour écrire ce nouveau référentiel ayant vocation à réinterpréter "la grammaire haussmannienne", il n'y aura donc pas de grand concours pour les urbanistes, architectes, designers et paysagistes, mais la mise en place d'un "groupe de travail" sollicitant des professionnels et auquel participeront l'Apur et le Pavillon de l'Arsenal. Un pilote en interne susceptible d'avoir une "approche plus large", défend Emmanuel Grégoire.

Un pilote qui existait jusqu'en 2011 à travers la commission "mobilier urbain" de la Ville, remplacée depuis, selon l'adjoint à l'urbanisme, par des réunions "en copil". Il reconnaît néanmoins qu'il y a bien un enjeu de gouvernance autour de cette question et indique d'ailleurs à Cadre de Ville la création d'un "pôle de référence" pour coordonner la réflexion, sorte de "tour de contrôle transversale" capable de produire des indications, en amont des cahiers de charges des appels d'offres et des consignes données aux services municipaux. Ce "pôle sera chargé de suivre si les orientations de design sont bien respectées et sont en cohérence avec ce référentiel". Les architectes des Bâtiments de France, entre autres, en seront.

Des "orientations contraignantes" dans les cahiers des charges

Car si la municipalité dit avoir toujours essayé de conserver la signature du design parisien dans l'espace public dans ses discussions avec les opérateurs tels qu'EDF, et en faisant d'ailleurs appel à des "designers célèbres", elle reconnaît avoir pu "subir la procédure des marchés publics", où la fonctionnalité a pu primer avant le design dans le choix définitif de différents projets. Ce qui a pu donner des boxes à vélos, des collecteurs de déchets, des horodateurs ou du mobilier publicitaire approuvés sans avoir fait l'objet d'une réflexion générale... Pour la suite, pas question de renoncer à la pratique de gestion déléguée sur ces objets urbains, mais dans le cas de réalisations par des partenaires privés, des "orientations contraignantes" seront maintenant données, avec de grandes lignes directrices de design validées au préalable. Pour ce qui relève de la mairie, l'heure est aussi (à nouveau) à l'harmonisation des interventions.

Ainsi, doit émerger un référentiel d'actions "design" devant servir tant à la coordination interne que dans les discussions avec les concessionnaires : "ce panel s'imposera à tous" et des normes pourront aussi être intégrées dans le PLU, tout comme pourront être modifiés le règlement des étalages et des terrasses, le règlement local de publicité ou encore le règlement de voirie. Même la charte des promoteurs retravaillée actuellement devra intégrer le respect du futur manifeste parisien.

Une exposition et un ouvrage

Autre élément constitutif du Manifeste : une exposition au Pavillon de l'Arsenal sur les mouvements urbanistiques et le mobilier urbain à Paris depuis plusieurs siècles, et son catalogue d'exposition, au printemps 2021, qui doit faire office de "contribution ambitieuse sur l'histoire de l'esthétique". Les enfants scolarisés en primaire seront aussi consultés dans le cadre de trois ateliers périscolaires visant à avoir leur vision de ville à hauteur d'enfants (avec le CAUE). Seront encore proposées des balades urbaines avec des experts.

Et puis, le sujet du mobilier urbain et de l'espace public étant éminemment transversal et questionnant les grandes politiques (place de la nature en ville ou politique de la ville par exemple), plusieurs élus de l'exécutif sont mis à contribution pour animer différents groupes de travail qui remettront leurs conclusions en juin 2021.

Les élus parisiens vont plancher de manière transversale

"Pas une esthétique uniforme"

D'ores et déjà, Emmanuel Grégoire prévient : la Ville ne recherche "pas une esthétique uniforme", elle n'entend "pas se priver du charme" des différents quartiers. Il y aura donc non pas un seul modèle pour tel ou tel mobilier mais bien plusieurs, un "panel" cohérent esthétiquement mais permettant de s'adapter à différents contextes.

Pour ces "nouvelles orientations esthétiques", l'idée est aussi de s'appuyer sur l'expertise habitante et sur la spontanéité et l'originalité des propositions, d'où qu'elles émanent - quartier prioritaire comme quartier patrimonial. L'élu prend l'exemple de la rue Crémieux, dans le 12e arrondissement, où les propriétaires ont décidé de peindre leurs façades en teintes pastel avec un succès inespéré. L'esthétique doit passer par l'appropriation des habitants - c'est le cœur battant de la "ville du quart d'heure" reposant sur la proximité et l'attachement aux lieux, sur lequel compte aussi l'exécutif parisien.

Emmanuel Grégoire fait aussi référence au "laboratoire de l'innovation" créé il y a quelques années et qui sera également sollicité sur la dimension d'association des Parisiens, y compris une fois le Manifeste paru.

Et puis bien sûr il faudra que ce mobilier soit éprouvé par les usages : ainsi l'équipe municipale continue-t-elle de revendiquer le choix de "donner du temps aux objets pour voir comment ils s'insèrent, d'essayer des choses" avant notamment de renouveler les contrats de concession et d'affiner une approche esthétique qui ne renoncerait pas à la meilleure fonctionnalité.

Un miroir des politiques engagées par ailleurs

Le mobilier urbain doit encore servir la "ville connectée", en droite ligne avec les ports USB dans les abribus développés par Jean-Louis Missika - avec derrière, la volonté que tout mobilier urbain contienne une servitude d'implantation de capteurs pour les besoins propres de l'administration. La question "comment 'plugge'-t-on sur du mobilier urbain historique de l'innovation sans le dégrader" reste donc d'actualité. Pour "le plus grand marché en valeur de la ville", le dialogue compétitif sur l'éclairage, le sujet est notamment de savoir comment un candélabre historique peut aussi devenir un objet connecté, résume Emmanuel Grégoire.

Enfin, la nouvelle page qui s'ouvre pourrait prendre une dimension métropolitaine - Emmanuel Grégoire souhaite en tout cas proposer à Patrick Ollier de s'associer à cette démarche.

Le vrai-faux héritage du baron Haussmann et du "jardinier de Paris" Adolphe Alphand

Autrice de "Adolphe Alphand et la construction du paysage de Paris", à paraître mi janvier 2021 aux éditions Hermann, Chiara Santini est professeure d'histoire des jardins et du paysagisme à l'École nationale supérieure de paysage de Versailles. Interrogée par Cadre de Ville sur la réinterprétation de l'héritage d'Haussmann et Alphand - avant les annonces d'Emmanuel Grégoire -, elle estime que "l'esthétique de la ville, ses formes, peuvent changer, mais avec cohérence" pour arriver à des "espaces esthétiquement cohérents". Elle suggère d'affiner la connaissance de cet héritage de la moitié du XIXe siècle, de partir du principe que le "patrimoine est durable" et note qu'il est important de transmettre son "sens" et son "essence", pour mieux pouvoir articuler présent et passé.

Pour cet ouvrage, et avant cela pour écrire son mémoire d'habilitation à diriger les recherches, Chiara Santini a consulté pendant dix ans des archives qu'on a longtemps cru disparues et donc très peu exploitées jusqu'alors : entre autres, celles de l'époque préalable à l'ère d'Haussmann et d'Alphand, qui a semblé balayer ce qui la précédait - les seuls mémoires d'Haussmann et les "Promenades de Paris" d'Alphand deviennent alors l'alpha et l'oméga du paysage urbain, alors qu'un mouvement de changement était engagé.

Ainsi par exemple, dès avant l'émergence de ces deux célèbres personnages, la Ville de Paris a déjà conscience de la nécessité d'espaces plantés pour les habitants, relève Chiara Santini. A cette période où les personnes meurent du choléra, on constate que dans les secteurs dépourvus d'espaces plantés, dotés de bâtiments hauts, sans air ni soleil, les habitants sont davantage malades.

Autre point souvent passé sous les radars de la connaissance historique : il a été souvent dit que le baron Haussmann, avec la construction massive d'immeubles, avait "chassé le végétal de la ville, ce qui n'est pas exact", explique aussi à Cadre de Ville Chiara Santini. Il a en réalité développé des squares et jardins publics qu'on disait alors "modernes". Des "espaces verdoyants" qui n'ont rien à voir avec le concept d'espaces verts né au XXe siècle en lien avec une lecture fonctionnaliste de l'aménagement urbain. Avant le Second Empire, il y avait très peu de jardins à Paris, à l'exception des anciens jardins royaux, et des jardins privés des couvents et hôtels particuliers - ouverts parfois au public. Les plantations des boulevards existaient par ailleurs mais étaient mal entretenues.

En 1854, est même créé pour la première fois dans l'administration parisienne un service entièrement dédié au végétal - c'est pionnier en Europe et dans le monde. Les bancs se démultiplient dans les jardins et accueillent ouvriers et artisans qui viennent y déjeuner - en ville, un promeneur du XIXe siècle ne s'assied pas sur la pelouse pour pique-niquer, et les habitants ont tendance à se plaindre auprès de la mairie lorsque les bordures des pelouses sont mal entretenues. C'est dans ce contexte que sont imaginées les Buttes Chaumont (inaugurées pour l'Exposition universelle de 1867) et du parc Montsouris. La pratique de la nature passe alors essentiellement par l'expérience contemplative. Des "petits espaces résiduels de la voirie" sont aussi transformés en "plateaux plantés", sorte de placettes agrémentées d'un bouquet d'arbres et de quelques bancs.

L'historienne rappelle aussi que lors de l'Exposition universelle de 1867, un énorme espace gazonné allant de l'actuel Trocadéro jusqu'à la Seine avait déjà été aménagé. Ce qui questionne, à l'heure où le projet paysager de la Tour Eiffel, imaginé par la paysagiste Kathrin Gustafson, vient d'être discuté lors du dernier Conseil de Paris.

Globalement, "les plantations urbaines sont très importantes" au milieu du XIXe, souligne enfin l'historienne. Toutefois, à cette époque, les arbres sont éloignés des façades parce qu'il est considéré qu'ils provoquent trop d'humidité - il faut alors tenir compte d'"une largeur acceptable pour la santé des bâtiments".

Lucie Romano, Rédactrice en chef adjointe de Cadre de Ville


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